J’ai remis la main sur des textes que j’avais écrit dans mon temps chez Planète-Québec. Je vais republier certains d’entre eux. Évidemment, il y a des décalages au niveau de l’époque mais le fond du propos demeure pertinent.
J’ai écris la chronique suivante suite à la publicité de la SAAQ au début des années 2000 où l’on voyait un homme happer une femme avec sa voiture et celle-ci venait s’écraser contre le pare-brise. C’était des images crues, on voulait vraiment nous impressionner. Sauf que je trouvais que l’exercice manquait de sérieux et c’est ce que j’exprimais dans ce texte.
C’est quand-même assez long comme texte mais si vous avez cinq minutes, ça peut être intéressant à lire. Surtout que la SAAQ va bientôt nous inonder d’autres publicités du genre au courant de l’été.
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Quand la SAAQ dérape !
Eh oui, c’est le retour de la fameuse publicité de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) sur la vitesse au volant. Curieusement, cette publicité arrive au moment où on nous apprend qu’une vaste opération radar sévit sur les routes du Québec, principalement sur les voies routières à 50 km/h.
La publicité de la SAAQ est d’ailleurs axée sur les accidents qui se produisent sur ces voies de circulation. On nous apprend que c’est sur les routes limitées à 50 km/h que la plupart des accidents se produisent. Je veux bien croire, mais n’est-ce pas justement parce qu’il y a tellement de routes à 50 km/h que la loi de la moyenne s’applique ? C’est comme dire qu’il y a plus d’accidents de voitures que d’avions. Quelle surprise, il y a mille fois plus de voyages en voitures et de véhicules que d’avions. Et je ne ferai pas durer le suspense plus longtemps, il y a plus d’accidents de voitures que de bateaux et de train réunis.
Les premières publicités de la SAAQ étaient très bien réussies. L’idée était excellente. Montrer réellement ce qui se passe quand vous buvez et que vous brisez des vies. La publicité sur le jeune qui conduisait rapidement avec sa copine qui se fracassait le crâne sur la vitre du passager aussi était très bonne, touchante et dure à visionner. Ces réclames ont été réussies et ont touché la cible parce qu’elles portaient davantage sur le fond que sur la forme. On ne nous mettait pas de la poudre aux yeux exagérément pour nous donner des hauts le cœur. Oui, c’était dur à voir, mais c’était réaliste.
La SAAQ a dérapé dans sa dernière publicité sur la vitesse dans les zones de 50 km/h. On a voulu mettre du spectaculaire au détriment du message comme il aurait du être présenté. On a voulu créer un dégoût puissant chez le téléspectateur au lieu de rester dans les limites du raisonnable comme les précédentes publicités.
Rappelons les faits pour ceux qui n’auraient pas vu cette publicité québécoise. On voit un homme se promener en voiture alors qu’il narre les événements qui sont sur le point de se produire, comme s’il nous racontait sa mésaventure. On voit une belle jeune femme blonde en santé et heureuse qui embrasse un enfant (est-ce que ça aurait pu être plus racoleur ? Un peu plus et elle sortait de l’accueil Bonneau sous les remerciements intarissables des sans-abris). La femme traverse la rue et se fait frapper par notre homme, elle fracasse le pare-brise et, au ralenti, on la voit être projeté une cinquantaine de mètres plus loin pour atterrir lourdement sur la chaussée devant de nombreux badauds ébahis. L’homme ne peut plus dormir, il revoit l’accident en se couchant, en mangeant, en joggant, en allant aux toilettes.
Premièrement, on n’a pas pris de chance : une jeune femme blanche hétérosexuelle, jolie, débordant de joie de vivre. Pourquoi ? Une vieille dame noire et dépressive aurait eu moins d’impact ? Un homme homosexuel dans la quarantaine aurait aussi moins touché les cœurs ?
Autre mise en scène inutile, la jeune femme embrasse un enfant tout juste avant l’accident fatal. Comme je le disais, elle aurait mis un dollar dans la main d’un itinérant et aurait sauvé un jeune phoque blanc d’une mort atroce qu’on n’aurait pas été plus manipulés.
Mais l’élément le plus grossier de tout cette farce de la SAAQ est l’accident en lui-même. La femme sort de nulle part entre deux voitures SANS REGARDER AVANT DE TRAVERSER LA RUE et se retrouve devant le véhicule à environ 2 mètres du pare-choc avant. Vous voulez me faire croire qu’à 50 km/h, l’homme aurait pu éviter cette femme inconsciente ? Vous êtes capable de freiner sur moins de deux mètres en roulant à 50 km/h ?? On n’a pas suivi les mêmes cours de physique.
Alors, est-ce une publicité sur les conducteurs au pied pesant ou sur les passants qui traversent sans regarder ? Même à 30 km/h le chauffeur de la voiture n’avait AUCUNE CHANCE d’éviter la dame. C’est incroyable ce qu’on essaie de nous faire avaler comme âneries au nom du message spectaculaire et percutant.
Et puis ce policier, l’écume au bord de lèvres, armé d’une lampe de poche qui nous postillonne que cet accident aurait pu être évité et nous fait la preuve que ça prend plus de temps à s’arrêter à 60 km/h qu’à 50 !!! Ça vous en bouche un coin ou, comme moi, vous avez l’impression qu’on vous prend pour un enfant d’âge pré-scolaire ? Pierre a deux pommes, il en donne une à Marie, combien lui en reste-t-il ?
Ce n’est pas tout, vous avez vu la jeune femme se fracasser le crâne sur le pare-brise et, au ralenti, pirouetter dans les airs comme une poupée de chiffon. Lorsqu’elle retombe, on la voit tressaillir à cause des spasmes nerveux. Oui oui, on veut être sûr que vous compreniez qu’elle rend là son dernier souffle. Faisons-la tressaillir pour être certain que les gens comprennent qu’elle est morte. Et laissons-lui les yeux ouverts et effrayés pour que les gens comprennent bien que la dernière chose qu’elle ait vu c’est un pare-brise lui broyant la boîte crânienne.
Et la finale, de toute beauté, la main ensanglantée qui dépasse de la couverture de plastique jaune. Faut l’avouer, les gens de la SAAQ ont le chic pour le dramatique, mais pourquoi ne pas lui avoir fracasser le poignet ? Ça aurait fait une image dégeulasse de plus à regarder puisque ça semble être le but de l’opération.
Le seul bon point de la publicité, ce sont les remords du conducteur (même si on frappe quelqu’un qui se jette devant notre voiture comme ce fut le cas dans cette publicité, reste qu’on en garde un souvenir frappant). C’est vrai que ça ne doit pas être évident de vivre avec un accident mortel sur la conscience.
Mais, entre vous et moi, quand on s’assoit et qu’on analyse la publicité, n’a t-on pas l’impression qu’on nous prend pour des imbéciles ? Avait-on besoin de créer un scénario loufoque afin de nous montrer du sang et des spasmes ? Tant qu’à moi, la jeune fille qui pleure hystériquement parce que ses parents se sont fait tuer par un ivrogne au volant était beaucoup plus touchante, criante de vérité et dérangeante que la publicité dont il est question.
Pourtant, on n’a pas eu besoin d’en mettre plus que le client en demandait. Parfois une image vaut mille mots et trop d’images ne valent rien